Maître François-Xavier Berger

Je me souviens parfaitement de ma première plaidoirie à l’exception peut-être de deux choses essentielles, le nom de celui que je défendais et la peine qui fut prononcée ce qui est donc très égoïste de ma part. C’était il y a près de 30 ans. J’en garde un mauvais souvenir qui ne s’est guère estompé puisque plus j’analyse mon travail plus j’en suis déçu.

Alors que mon maître me faisait visiter le palais, pour me présenter aux différents services et aux magistrats et greffiers comme il est d’usage, un de nos confrères me fit désigner d’office sur-le-champ pour intervenir dans une affaire de comparution immédiate qui devait tenir le rôle le lendemain en raison de son importance. Deux avocats étaient nécessaires. Ce dossier mettait en cause deux détenus de la maison d’arrêt qui avaient exercé des violences sur un codétenu. Les faits étaient particulièrement graves et à la limite des actes de tortures et de barbarie.

Le confrère m’entraîna au parquet et demanda le dossier qui me fut remis. Je me souviens être directement rentré chez moi pour me mettre à travailler.

  • 1ère erreur

Je commençais à lire le dossier, accablant, pour parvenir à un plan basique (les faits/la personnalité) mais sans jamais avoir rencontré celui que je devais défendre. Aujourd’hui j’aurais sollicité un renvoi pour le rencontrer et j’aurais examiné toute la procédure pour chercher d’éventuelles irrégularités deux priorités pourtant essentielles.

  • 2ème erreur

Je passai une partie de la nuit à rédiger. Il ne faut jamais rédiger à l’exception peut-être du début et de la fin : une phrase d’attaque et une conclusion. Résultat vers 4 heures du matin j’obtins un travail insipide avec peut-être de belles phrases mais d’une efficacité inexistante.

  • 3ème erreur (anecdotique)

J’arrivai au palais dans un état de stress absolu et je rencontrai le prévenu trop rapidement même si les faits étaient quasiment reconnus. Je m’installai ensuite dans l’arène. Une greffière se précipita vers moi, affolée, m’annonçant que le dossier avait disparu et qu’on le cherchait partout. A ce moment-là je me rendis compte qu’en réalité c’était moi qui le détenais. Je pensais que la défense disposait automatiquement du dossier comme le procureur ou les juges. Personne ne m’avait dit que le dossier, remis la veille au soir, devait être restitué… Je parvins à retrouver la greffière pour avouer ma méprise dans une honte absolue. Elle me fusilla du regard et alla le remettre au procureur. Celui-ci était furieux, l’ouvrit et me cria « mais il y a du Stabilo partout ! ». Celui-ci permit, ainsi qu’au tribunal, de pouvoir découvrir tous les passages que j’avais pu trouver gênants (rouge) et ceux utiles (vert) alors que je me retrouvai, pour ma part, sans dossier.

  • 4ème erreur

L’instruction dura toute la matinée. Qu’il s’agisse de mon autre confrère ou de moi-même je n’ai pas souvenir de questions pertinentes de notre part. Or un dossier se gagne aussi durant cette phase d’instruction. Il faut oser des questions même s’il n’y a aucun témoin.

  • 5ème erreur

Des débats du matin je découvrais alors un autre dossier, bien plus grave que je ne l’avais imaginé et étudié. En me focalisant sur ma plaidoirie j’avais oublié l’essentiel : le dossier. Ce dossier que l’avocat doit connaître par cœur à force de le lire et de l’examiner.

Durant la pause de midi je dus me rendre à l’évidence, mon travail de la nuit était à jeter. Toutes les feuilles partirent au panier et je n’avais plus qu’une heure pour tout recommencer.

Peut-être que dans ce drame que je vivais mes erreurs venaient de me sauver. En effet en une heure, impossible de rédiger à nouveau. Je n’avais le temps que de bâtir un nouveau plan en m’inspirant enfin du dossier et de ce dont il avait été débattu le matin, et inscrire, à la hâte, des idées ou des points.

A 14h00 l’audience était sur le point de reprendre. La salle d’audience surchauffée était bondée de public et les journalistes locaux prenaient des notes. Je me demandais réellement ce que je faisais là et je n’avais qu’une idée : fuir. J’avais croisé mon maître, civiliste, aussi angoissé que moi et donc strictement d’aucun secours.

Les réquisitions furent particulièrement sévères. Mais nos jeunes confrères doivent savoir que là n’est pas le danger. Le procureur de la République est dans son rôle. En revanche lorsqu’il empiète sur la défense et se risque à atténuer ses réquisitions le risque augmente de voir le tribunal aller au-delà des réquisitions ce qui est alors terrible pour un avocat.

Puis le président lança cette phrase « la parole est à la défense ! »

Je levais mon corps dans un effort surhumain et dans une salle totalement silencieuse. C’est à cet instant que l’avocat doit ressentir ce sentiment propre aux comédiens qui arrivent sur scène. Sauf qu’à la différence du comédien, l’avocat est son propre scénariste et metteur en scène. Cette angoisse l’avocat l’aura en principe durant toute sa carrière chaque fois qu’il se lèvera pour défendre une femme ou un homme face à un défi irrationnel, celui de la liberté.

Les premiers mots sortaient de mon corps de manière presque automatique. C’est durant cette phase particulière que l’avocat doit parvenir à se concentrer totalement sur sa tâche. Et en principe, au bout d’une minute ou deux, il va enfin parvenir à se « connecter » au dossier et surtout à ses juges. C’est là où il faut parvenir à capter leur attention en permanence.

Avec l’expérience l’on parvient à savoir s’ils nous écoutent ou pas. Une fois « connecté » le miracle s’accomplit, le stress s’estompe, l’on oublie le public, la presse, tous ces éléments qui nous perturbent alors même que ce qui doit seul nous importer ce sont les juges, dans ce dernier face à face.

Au final je n’ai pas le sentiment d’avoir bien plaidé ce jour-là. Le président m’adressa les félicitations du tribunal. C’est l’usage lors d’une première plaidoirie même si elle est mauvaise d’ailleurs. Le tribunal partit délibérer et revint assez rapidement avec une décision conforme aux réquisitions.

Je rentrai au cabinet épuisé par cette journée. Dans la nuit qui suivit tout ce que j’avais oublié me revint.

Au final les conseils que je peux donner aux jeunes confrères sont simples :

  1. Connaître le dossier, tout le dossier ;
  2. Analyser les faits et les marges de manœuvre s’ils sont contestés ;
  3. Analyser le droit : d’une part les qualifications, l’infraction, ses éléments constitutifs, la jurisprudence ; d’autre part la procédure, toute la procédure et sa régularité (mon maître qui le tenait du sien me disait « dans tout mauvais dossier il y a une question de procédure ») ;
  4. Avoir un entretien avec le client ;
  5. Intervenir à l’audience chaque fois que nécessaire ;
  6. Bâtir un plan précis, logique, ordonné et susceptible d’être modifié, en fonction de l’audience ou des réquisitions, sans jamais rédiger (sauf le début et la fin) ;
  7. Éviter d’évoquer ce qui est négatif, « positiver » dans la mesure du possible ;
  8. Avoir de l’empathie pour celui que l’on défend ;
  9. Ne jamais sous-estimer l’adversaire, partie civile ou parquet ;
  10. Aller aux audiences et écouter les confrères plaider ; l’on apprend alors ce que l’on doit faire et ce que l’on doit éviter.

J’ajouterai enfin deux points. Le premier : l’on apprend tout au long de sa carrière professionnelle. Le second est un encouragement : n’ayez jamais peur de votre jeunesse !

François-Xavier Berger
Avocat au Barreau de l’Aveyron
Ancien Bâtonnier

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