Maître Thierry Vallat

Un après -midi de février au tribunal de commerce de Paris.

On s’y rend presque tranquille : jeune collaborateur, j’avais rédigé les conclusions, transmis les pièces, tout était prêt pour que l’associé en charge puisse plaider le dossier en toute quiétude.

Une affaire de parkings défiscalisés dans le quartier du Marais.

Un contrôleur mécontent faisait feu de tout bois et accumulait les recours contre le mandataire liquidateur d’une retentissante faillite immobilière parisienne qui devait se terminer quelques mois plus tard grâce au travail de la cellule liquidative à l’extinction du passif, pourtant à 10 chiffres (même en francs, ça reste gros…).

Mais nous n’en menions pas large à ce moment de la procédure et l’audience qui se profilait devant la 17e chambre pouvait faire basculer le cours des choses, la mécanique bien huilée mise en place ne demandant bien sûr qu’à s’enrayer.

Mais j’étais serein : tu parles, mon associé allait prendre les choses en main et balayer le recours avec une irrecevabilité que je n’avais pas été peu fier de sortir de derrière les fagots du code de commerce et son article 154 d’alors.

Et puis, l’associé n’est jamais arrivé quai de Corse, arrive à le faire savoir, l’information remonte jusqu’à moi et là la tension monte au fur et à mesure que notre tour arrive.

Parce qu’il faut bien se rendre à l’évidence c’est Bibi qui va devoir assurer au pied levé cette plaidoirie devant les édiles consulaires, le Parquet, représenté à l’époque par une jeune substitut du procureur qui allait devenir patronne du Parquet National Financier, les confrères prestigieux représentant les banques et des dizaines de créanciers dans la salle bondée !

Et il va falloir s’y coller, moi pas vraiment l’avocat classique, jamais passé par la case Conférence du Stage ou le parcours balisé du CRFPA, mais un « article 98 », un de ceux qui ont un jour osé emprunter la « passerelle », celle menant du costume de juriste d’entreprise au port de la robe.

Un de ces 98 pas vraiment en odeur de Cour en ces temps-là, pas issu du sérail et qu’on relègue en fond de rang lors de la prestation de serment et qui enfant ne s’imaginait pas avocat, et même plus tard étudiant en droit certainement pas plaideur.

Alors, pour sûr que la plaidoirie ce n’était à l’époque pas spécialement mon truc, que les grandes envolées lyriques, je les enviais à Thierry Levy qui avait été notre avocat quelques mois auparavant quand j’étais encore de l’autre côté de la barre et que je regardais plaider avec envie ou à tous ceux qui avec tellement d’aisance martelaient et ciselaient des discours convaincants.

Mais pas d’échappatoires maintenant, c’est à ton tour… et curieusement pas de stress, pas de panique, je connais le dossier, tu parles, c’est moi qui l’ai préparé de A à Z.

Et allons-y sur 154 et l’irrecevabilité, sur le caractère infondé et même abusif du recours qui n’était la suite que d’une longue litanie de procédures dont une en récusation, infructueuse, du mandataire.

Sourires entendus et complices sur les bancs, c’est fini pour ma prestation. On passe au confrère suivant et je pense que je vais pouvoir me décontracter un tantinet.

Que nenni !!!! Si j’avais à l’époque suivi les enseignements de Bertrand Périer, j’aurais appris qu’une bonne plaidoirie, ça commence déjà par bien respirer, ce que j’avais clairement négligé. Et là, c’est tout le contraire qui se passe et voilà que le relâchement escompté laisse la place à une contraction du diaphragme a posteriori fort désagréable.

C’est donc raide comme un passe-lacet à mon corps défendant que je revins au Cabinet, satisfait et soulagé, et encore plus quelques jours plus tard avec une décision conforme à mes souhaits, et accompagné de ce puissant parfum, qui parfois jusqu’à l’ivresse vous incite à vouloir y retourner dans cette arène pour d’autres joutes, pour d’autres combats, pour la Défense.

C’est ce jour-là que je me suis senti vraiment investi par notre serment et depuis lors, si je ne plaide toujours pas comme je respire, je n’oublie pas les exercices respiratoires que ce soit au commerce ou lors d’une audience correctionnelle.

Maître Thierry Vallat,
Avocat au Barreau de Paris,
en droit des affaires et droit du numérique. 

 

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