Maître Matthieu Juglar 

  • Ma première plaidoirie correctionnelle

Pour ma première plaidoirie, j’étais du côté de la partie civile. Je représentais un client qui se plaignait d’une usurpation d’appellation d’origine.

J’étais collaborateur, je suivais le dossier depuis quelques temps et j’étais heureux d’aller le plaider.  Au-delà des conclusions, j’avais préparé un certain nombre d’éléments oratoires,  des artifices, des jeux de mots bien sentis, qui, je l’espérais, allaient capter l’attention du Tribunal.
C’était à Narbonne et j’avais consacré la matinée à l’écrire.
J’étais parti le matin à la première heure, et je m’étais retrouvé à voyager de Paris à Narbonne, à déjeuner avec mon postulant, à prendre le début de l’audience et à la tenir pendant 2 bonnes heures. Et sur ces deux bonnes heures, il y avait 10 minutes de plaidoiries.

Je connaissais bien le dossier ! Et arrive donc le moment où la partie civile doit plaider.
C’est là où je me suis rendu compte que le texte que j’avais écrit dans le train ne servait à rien, qu’il était au contraire un danger, qu’il me freinait et, que finalement, je pouvais tout à fait m’en sortir avec mes mots qui me venaient à l’instant, qui restituaient aussi bien le fond de ma pensée.

C’était la première fois que je plaidais et il y avait quelque chose d’impressionnant. C’est je le crois, le seul discours où on ne parle pas pour soi.
Quand on fait un discours politique, on défend ses idées, quand on fait un discours religieux, on va laisser transparaître une partie de soi, mais quand on tient un discours de défense, bien évidemment la personnalité de l’orateur va se faire ressentir ; pour autant, on ne parle certainement pas pour soi, mais bien pour son client. Et c’est cela qui m’avait poussé à lâcher mon texte, car je pensais que je devais vraiment parler pour mon client.

Au moment de la plaidoirie, il y a toujours un moment de trac même quand on a plaidé un certain nombre de fois. On a conscience de l’importance de sa prise de parole et c’est pourquoi on a ce trac, que l’on arrive à dominer plus ou moins bien.
Celui qui n’a pas le trac est un imbécile. Quand on n’a pas le trac, c’est que quelque part, on n’a pas conscience de ce que l’on doit faire, que l’on ne connait pas sa place dans le procès.

Lors du jugement, nous avons obtenu la condamnation du prévenu,  et des dommages et intérêts conséquents. C’est une plaidoirie qui a réussi.

 

  • Ma première plaidoirie criminelle

C’était une affaire de viol sordide où mon client me disait qu’il était innocent et il y avait, le croyais-je, de quoi démontrer son innocence. Mais ainsi n’en a pas jugé la Cour.

C’était un viol collectif abominable sur une jeune fille qui avait eu lieu dans une cave. Un dossier comme seul peuvent en avoir les Secrétaires de la conférence.

Ce garçon avait été présenté en Cour d’assises, j’avais fait valoir un certains nombres d’arguments et les débats s’étaient terminés le jeudi soir.
Le jeudi soir donc, nous entendîmes la plaidoirie de la partie civile. Je me dis que le lendemain, il allait falloir plaider, et ce serait le jour où l’on devrait tout donner.
J’avais fait monter mon père de conférence car j’avais conscience de l’enjeu.
Le vendredi matin, nous entendîmes le réquisitoire de l’avocat général suivi de seulement un quart d’heure de pause.
Pendant ce quart d’heure, il fallut se préparer et nous nous répartîmes la tâche entre mon père de conférence et moi même : lui, devant présenter certains éléments de personnalité, et moi certains autres sur ce qui me semblait être l’aspect général du dossier.

Je l’entendis plaider et j’entendis son talent et, je me dis qu’il allait falloir être aussi doué.

Me voilà devant ! Je plaidais, je donnais beaucoup, je m’épuisais après 20 minutes intenses de plaidoirie qui succédaient à 5 jours d’audience.
Je me rapprochai de ma place et là, sur le point de m’écrouler à cause de l’enjeu et du stress, toute la fatigue ressortit et quelque part, le soulagement de l’avoir fait aussi.

Une main se tendait pour me retenir. C’était celle de mon client qui me remerciait.

Et c’est très touchant, d’être remercié par un homme pour qui on a plaidé. Il avait été extrêmement bienveillant.

L’enjeu de la plaidoirie criminelle est tel que, une fois arrivé, on devient tendu. On ne sait pas bien comment ça va se passer, le stress monte, et quand ça passe, tout s’arrête, il y a quelque chose qui coupe, et c’est le moment où on peut s’écrouler de fatigue.

Les assises, c’est l’exercice le plus difficile qui soit, une fois que l’on fait des assises, on peut tout faire !

Premier conseil : Faites des concours d’éloquence, c’est ce qui vous apprendra à structurer votre discours.

Deuxième conseil : N’écrivez pas trop.

La plaidoirie est à mi-chemin entre la littérature et la discussion.

 

Maître Matthieu Juglar
Avocat au Barreau de Paris
Ancien Secrétaire de la Conférence

4 réflexions au sujet de « Maître Matthieu Juglar  »

  1. Bonjour,

    Vous avez écrit: « Si aucun âge n’est légalement fixé en droit pénal et que l’existence du discernement fait l’objet d’une appréciation in concreto, la pratique révèle qu’il apparaitrait – aux yeux des juges – vers l’âge de 7 ans. »
    Cette pratique est religieuse et séculaire: Au moyen age, avec le développement du baptême des petits enfants, la première communion est repoussée à l’« âge de discrétion », soit entre 7 et 8 ans (concile de Latran IV, 1215).

    J’ai bossé avec des mômes en colo ou centre aéré, le discernement, c’est à 10 ans (Et encore), pas à 7. Je suis sûr.

    J’apprécie vos écrits.

    R GINEYS

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    1. Bonjour,

      Je voudrais compléter mon propos, je voulais le faire avant, ms, je n’ai pas trouvé comment éditer.

      Si on fixe le discernement à 10 ans, le consentement, c’est bien après …

      R GINEYS

      J'aime

    2. Bonjour,

      Nous ne pouvons nous prononcer sur le caractère séculaire d’une telle pratique, mais puisque le droit français fut influencé par le droit romain et le droit canon, il se peut qu’il s’agisse là d’un héritage, d’une réminiscence du passé en effet.

      La pratique judiciaire est à peu près constante sur l’âge du discernement : aux alentours de 7-8 ans d’après la jurisprudence. Aux yeux des juges ! Ce n’est pas une vérité absolue et, sur un débat tel que le discernement/le consentement des mineurs, il est impossible de tirer une conclusion générale tant cela touche à la psychologie même des sujets.

      Nous vous rejoignons sur votre dernier commentaire : il ne peut, effectivement, y avoir consentement sans discernement. Autrement dit, le consentement ne peut être « libre et éclairé » que si son auteur est discernant. Le discernement est donc un préalable nécessaire au consentement.

      Merci pour vos commentaires, nous sommes ravis que vous appréciez nos écrits et y participiez.

      Au plaisir de vous retrouver,
      L’équipe de Vox Criminis.

      J'aime

      1. Bonjour,

        J’hésite à vs demander, ms, il y a une question qui m’interpelle: L’humour sur prétoire?
        Après les 3 tautologies, finir par: « Consentement, ce n’et avant discernement que ds le dico. », c’est hautement rabaissant?

        Cordialement

        R GINEYS

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