Le passage à l’acte de Jean-Claude Romand : « tuer pour exister »

Afin de fêter les 10 000 vues de Vox Criminis et bien commencer l’année 2018, nous vous proposons un extrait du travail que je mène dans le cadre de mon Master II. En l’espèce, il s’agit plus précisément d’un travail de groupe au cours duquel Kelly, Alexia, Matthieu et moi-même nous sommes lancés dans une analyse psychologique du passage à l’acte du « faux docteur Romand ». 

  • Rappel des faits

Le 11 janvier 1993, les pompiers interviennent pour un incendie dans une maison de Prévessin-Moëns. Ils y découvrent trois cadavres, et le corps d’un homme dans le coma. Cet homme, c’est Jean-Claude Romand, père de Caroline (7 ans) et Antoine (5 ans), et époux de Florence. Ils ont tous les trois été assassinés le 9 janvier 1993. Le 10 janvier, Jean-Claude Romand fait comme si de rien n’était : il range la maison, sort en ville puis passe la soirée à regarder la télévision. L’enquête mènera à deux autres cadavres, ceux des parents de Jean-Claude Romand, assassinés également le 9 janvier 1993. Tous ont été tués d’une balle dans le dos, sauf son épouse, qu’il aura tuée à l’aide d’un rouleau à pâtisserie. L’enquête révèlera également qu’il aura essayé de tué sa maitresse, mais se sera ravisé face à ses suppliques.

  • Histoire familiale

Jean-Claude Romand est né en 1954, fils unique d’un père régisseur-forestier et d’une mère au foyer. Enfant timide et dépourvu d’assurance, il est néanmoins un excellent élève. Il passe son bac avec un an d’avance puis s’inscrit dans une classe préparatoire au concours des eaux et forêts. Il abandonne néanmoins cette formation, et vivra avec la honte de ne pas perdurer la tradition familiale.

Toutefois, il se réoriente avec des études de médecine. Selon l’un de ses amis de faculté « Il était très doué, très bosseur, vraiment bon dans les matières scientifiques ». Il réussira d’ailleurs sa première année, mais il s’inscrit pendant douze ans de suite en deuxième année, sans jamais se présenter à l’examen. Il affirmera pourtant avoir été reçu à l’internat de Paris.

Jean-Claude Romand vivra ensuite sa vie dans le mensonge, prétendant auprès de tous ses proches être médecin et chercheur à l’OMS. Il parvient à maintenir cette fausse identité en lisant nombre d’ouvrages spécialisés et en prétextant se rendre à des conférences à l’étranger. En réalité, il passe ses journées sur des parkings d’autoroute. Le tout, pendant dix-huit ans.

Au moment des faits, il s’avère que ses proches étaient sur le point de découvrir la vérité. En effet, l’un de ses amis révèle que son nom ne figure pas dans les fichiers de l’OMS. Sa femme quant à elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut le joindre à son bureau. Enfin son ancienne maitresse lui réclame une forte somme d’argent qu’elle lui a prêté. L’assassinat était pour lui la seule échappatoire possible.

  • La peine

Le 2 juillet 1996, la Cour d’assises de l’Ain condamne Jean-Claude Romand à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans. Pourquoi la perpétuité ? L’article 221-1 du code pénal dispose que l’auteur d’un meurtre encourt une peine de trente ans de réclusion criminelle. Seulement en l’espèce, plusieurs circonstances aggravantes pouvaient être relevées. Deux d’entre elles peuvent particulièrement expliquer la peine :

– L’article 221-2 CP prévoit la réclusion criminelle à perpétuité lorsque le meurtre précède ou accompagne un autre crime.
– L’article 221-4 1° CP prévoit également la réclusion criminelle à perpétuité lorsque le meurtre est commis sur un mineur de quinze ans.

En l’espèce, Jean-Claude Romand a accompli au total cinq meurtres, dont deux sur des mineurs de moins de quinze ans (sa fille avait 7 ans et son fils 5).

  • Le passage à l’acte : explications psychologiques

Lyasmine Kessaci : le faux-self

Selon Lyasmine Kessaci, les meurtres commis par Jean-Claude Romand pourraient s’expliquer par l’hypothèse suivante : pour lui, l’insupportable réside dans le fait que ses proches « sachent », ce qui aurait fait disparaître son « image » maintenue pendant près de 20 ans, image qui n’était plus seulement un masque mais ce qu’il était, son « être » même.

Quel fonctionnement psychique a pu lui permettre une si grande imposture pour finalement aboutir à la destruction pure et simple de sa famille ? Jean-Claude Romand souffre de mythomanie, pathologie où l’on utilise le mensonge pour construire une image de soi que l’on estime idéale.  Elle provient d’un problème de construction du narcissisme primaire (c’est-à-dire de l’identité) : un dégout de soi même, et s’explique notamment par un climat familial fermé. Jean-Claude Romand a passé sa vie à donner consistance au personnage qu’il incarnait et qu’il présentait à ses proches, faisant tout pour protéger les apparences, le fond peu important.

Les repères de sa construction psychique relèvent de l’imaginaire, et ils sont les seuls auxquels il peut se rattacher. Sans eux, il risque de s’écrouler, c’est la raison pour laquelle il fait tout pour maintenir l’image que les autres ont de lui. Il s’agit là d’un déni de la réalité, que Kessaci appelle également « fiction entretenue pour le bénéfice de l’autre ». Plus précisément, Jean-Claude Romand souffrirait de ce qu’elle appelle une psychose ordinaire, c’est-à-dire une organisation psychique où la psychose – non déclenchée – est suppléée par les identifications imaginaires.

Pour résumer, Jean-Claude Romand s’est construit – et, plus encore, a épousé – un faux self qui vient suppléer le vide identitaire, une dépression qu’il s’efforce de combattre en s’enfonçant toujours plus loin dans son mensonge. Le « faux self » est la construction d’une identité jugée « idéale » adaptée socialement qui vient remplacer un Moi non structuré et défaillant, « rejeté », le plus souvent, par un environnement familial. C’est en effet le cas de Jean-Claude Romand : son échec au concours des eaux et forêts a fait de lui la déception de ses parents, qui attendaient qu’il perdure la tradition familiale. Cette image idéale (médecin reconnu, conférencier, ami des plus grands…) est en fait encouragée par ses proches, de sorte que le « processus mythomaniaque » ne s’arrête pas. Jean-Claude Romand se perd dans son faux self, à tel point que perdre ce faux self (découverte par ses proches de la vérité), c’est se perdre soi-même. Il ne fuit plus seulement dans l’imaginaire, mais dans le recours à l’acte : une volonté de maintenir son image à tout prix, que ses enfants le considèrent toujours comme un « héros » et ses proches comme le médecin reconnu en qui ils ont férocement cru.

Sophie de Mijolla-Mellor : le recours à l’acte, tuer pour son identité

Sophie de Mijolla-Mellor a également étudié l’affaire dans son article Le crime d’amour-propre. L’amour-propre traduit une « dépendance aliénante au regard et à l’opinion d’autrui, alors mis en position de détenir le pouvoir de valider ou de détruire l’amour de soi du sujet ». Autrement dit, il représente un échec du narcissisme : le sujet doit se remplir en permanence d’un amour jamais suffisant pour faire face aux attaques du ridicule, de la honte et de l’humiliation.

L’acte criminel  signe une altération du lien à autrui et touche le narcissisme de l’individu. Le projet criminel apparaît comme une issue inéluctable, et le passage à l’acte (au sens commun) est précipité par les circonstances relationnelles (le fait qu’en l’espèce, les proches de Romand étaient sur le point de découvrir la vérité). Le meurtre est l’expression, non pas d’un plaisir sadique à détruire l’autre, mais d’une tentative pour se faire advenir soi-même et tenter de réparer la blessure d’amour-propre. Il faut garder en tête que le mythomane, bien qu’il mente sciemment, est en réalité lui-même à la recherche de la réponse à cette question « qui suis-je ? ». Il cherche l’acceptation de l’autre, dans son regard, qui va sans le savoir donner corps au personnage qu’il n’avait fait que suggérer. Autrui donne corps au faux self.

Au départ, la mythomanie de Romand prend naissance dans sa volonté d’échapper au désir de l’autre (ses parents qui le voulaient dans l’entreprise familiale par exemple). Pourrait-on parler d’une pathologie à plusieurs ? En effet, le désir des autres a nourri ce personnage, car tous y trouvaient un intérêt, soit financier, soit narcissique (voire les deux), de sorte que le faux self de Jean-Claude Romand s’est consolidé au point qu’il ne puisse plus s’en échapper. La réalité est court-circuitée, et l’escroquerie du « docteur » est renforcée par le désir des autres. Romand était en quelques sortes contraint de jouer ce personnage qu’il s’était créé et dont les autres semblaient avoir la maîtrise, le faisant exister par ce biais. Pourtant, il ne choisit pas la fin des mythomanes habituels, c’est-à-dire disparaître et recommencer ailleurs, sans égard pour les proches et victimes, car comme le personnage, les relations objectales (c’est-à-dire les relations sujet/objet) elles aussi sont fausses.

Alors pourquoi la mort est-elle apparue comme la seule issue pour cet homme ? On peut ici parler d’un « narcissisme criminel », éclairé par la notion de « rage narcissique » de Kohut. L’illusion d’avoir un Soi omnipotent peut avoir été douloureusement et précocement détruite, et/ou exagérément confirmée et maintenue bien au-delà de la prime enfance. Pour pouvoir exister, tout sujet doit briser son Moi-Idéal : devenir un faux médecin revient à réaliser ce qui a été vécu par lui comme le faux self de l’enfant modèle, imposé par ses parents. Désormais, le faux self n’est plus subi ni imposé par les autres, il est créé, devient un « vrai faux », ce personnage brillant, qu’il aurait réellement pu devenir s’il avait poursuivi ses études. La question est alors : pourquoi Jean-Claude Romand n’a-t-il pas pu continuer de gérer ce faux self ?

Il a connu trois évènements marquants dans sa vie : un bizutage lors de sa classe préparatoire (avec des humiliations, peut-être sexuelles) ; un effondrement psychique lorsque, à la fin de sa deuxième année de médecine, sa future femme met fin à leur relation amoureuse ; et enfin la liaison avec sa maitresse avant les meurtres. Ces deux derniers points marquent une angoisse chez Romand de devenir amoureux, c’est-à-dire d’être dépossédé de son narcissisme. Outre l’angoisse devant la sexualité, c’est bien l’incertitude sur sa propre identité qui l’a empêché de « disparaitre », à l’instar des mythomanes habituels. Rivé à la reconnaissance que lui offre son cercle de proches, il se retrouve rejeté dans le non-être lorsque cette reconnaissance menace de faire défaut. Il ne reste alors plus qu’à tuer et à se tuer, ce qu’il tentera sans succès de faire, étant sauvé in extremis de la maison qu’il avait incendiée.

On parle ici de « recours à l’acte » et non de « passage à l’acte » (c’était tout l’objet de notre cours) car Romand agit sous la menace d’une désubjectivation brutale : il se heurte brutalement à la réalité, à l’illusion de son faux self, et à sa propre fragilité, voire sa béance narcissique. Sous la menace d’un effondrement identitaire, les meurtres multiples commis par Jean-Claude Romand font figure de solution pour sa survie psychique. Le recours à l’acte est donc un mécanisme de défense psychique.

Il ne faisait plus la distinction en lui et ses objets d’amour.  Il n’y alors plus de différence entre suicide et homicide. Les faire disparaître, c’était se faire disparaître. D’où une tentative de suicide : la question d’une véritable intention de se suicider se pose néanmoins car les moyens utilisés sont peu concluants. En effet, il a avalé des cachets périmés depuis dix ans, puis a allumé l’incendie dans le grenier, fenêtre ouverte, à l’heure où passaient les éboueurs…

  • En prison… pour combien de temps ?

Jean-Claude Romand s’avère être un détenu modèle, apprécié voire admiré par ses co-détenus, et très fervent dans ses pratiques religieuses. La question se pose de savoir si, par l’intermédiaire de cette conversion religieuse, il ne se construirait pas un nouveau « faux self », afin cette fois d’obtenir le pardon. C’est la raison pour laquelle la problématique de la récidive doit être évoquée : est-il réellement sorti de ce schéma de comportement ? En raison du contexte particulier de son crime (sphère familiale),  on peut estimer que le risque de récidive est faible mais présent.

Pour rappel, Jean-Claude Romand a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans. Peine assez sévère donc car, la Cour européenne des Droits de l’Homme interdisant « la prison à vie » et exigeant un « espoir de sortie » pour les détenus (arrêt Bodein c/ France, 2015), il a dû tout de même effectuer 22 années fermes avant de pouvoir retrouver le droit de demander un aménagement de peine. La nuance est importante car, à l’issue de ces 22 années, on a pu lire dans les journaux que Jean-Claude Romand serait libéré. Or ce n’est pas le cas : l’échéance de la période de sûreté prononcée par la juridiction de jugement ne signifie pas que le détenu sera automatiquement libéré, mais qu’il retrouve simplement le droit de demander un aménagement de peine, une libération conditionnelle par exemple.

Précisons encore que pour avoir droit à un tel aménagement, il faut remplir deux conditions cumulatives :

– Premièrement, l’exécution d’une partie de peine appelée « temps d’épreuve » : il est de 18 ans pour les condamnés à perpétuité (22 ans pour les récidivistes, sachant que l’article 729-1 du code de procédure pénale prévoit des réductions). Jean-Claude Romand ayant achevé sa période de sûreté en 2015, le critère temporel est rempli (la période de sûreté étant en effet supérieure au temps d’épreuve).
– Deuxièmement, le détenu doit avoir manifesté « des efforts sérieux de réadaptation sociale » (article 729 CPP). Or à 63 ans, quel projet de réinsertion sociale un homme peut-il porter ?

 

Synthèse effectuée par Samantha Moravy,
sur la base d’un travail de groupe réalisé avec Kelly Lemarchand, Alexia Laurenne et Matthieu LeHérissé
dans le cadre du cours « Transgression et passage à l’acte »
du M2 Criminologie & Victimologie de l’Université de Poitiers.

Bibliographie :

– Carrère, E. (2000). L’Adversaire. Belin Gallimard, collection ClassicoLycée (2010).
– De Mijolla-Mellor, S. (2004). Le crime d’amour-propre. Association Recherches en Psychanalyse, 2004/2, n°2, p.41-65.
– Kessaci, L. (2010). Le « Romand » de l’imposture. Cliniques méditerranéennes, 2010/1, n°81, p.33-46.
– Settelen, D., & Toutenu, D. (2003). L’affaire Romand : le narcissisme criminel. Approche psychologique. L’Harmattan, collection Psychologiques.

 

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